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Complications comportementales de l'obésité

Dominique LACHAPELE
Gecaf
64800 Asson-33000 Bordeaux France

«Les chiens en surpoids sont plus susceptibles de présenter des comportements indésirables». Une étude menée à l’Université de Liverpool a cherché à prouver - et a réussi à montrer - que les chiens obèses avaient (proportionnellement) plus de troubles du comportement que les autres [German 2017]. D’après les auteurs, le lien entre obésité et comportement n’avait jamais été étudié ( !). Les réponses à leur questionnaire en ligne concernaient 11 154 chiens dont 16,1 % étaient obèses. Les propriétaires de chiens obèses les considéraient plus volontiers comme leur « bébé » et les autorisaient à dormir dans leur lit. Les chiens obèses gardaient plus agressivement leur nourriture ou tentaient d’en voler. Autres comportements indésirables constatés chez les chiens obèses : aboiements, grognements, claquements de dents dirigés vers les personnes étrangères au foyer et les congénères ; peurs à l’extérieur, et moins bonne réponse au rappel. Les propriétaires des chiens obèses trouvaient que les comportements asociaux avaient des effets néfastes sur la santé de leur chien. Les auteurs concluent que «le surpoids est associé à un certain nombre de comportements indésirables chez le chien.»

Les résultats de cette étude pourraient être intéressants à condition de considérer que l’obésité est un symptôme qui doit être replacé dans un tableau clinique précis, et donc qu’il faut en déterminer la ou les causes. Il existe bon nombre d’affections organiques qui modifient l’appétit et la consommation, autant chez le chien que chez le chat et qui génèrent de l’obésité - elles ne seront pas traitées ici. Il existe aussi des troubles du comportement liés au développement comportemental, à la relation avec le propriétaire, au milieu de vie, qui génèrent de l’anxiété favorisant l’apparition d’obésité.

Le vétérinaire doit pouvoir repérer et traiter un trouble du comportement associé à de l’obésité, le plus difficile étant souvent de motiver les propriétaires pour la prise en charge comportementale (la demande spontanée étant rare).

I. Troubles du comportement associés à l’obésité

La prise de nourriture est un élément fondamental dans la relation maître-animal et une méconnaissance des conduites alimentaires de son animal de compagnie entraÎne parfois des quiproquos à l’origine de surconsommation. Des comportements anxieux découlent d’erreurs éthologiques dans la distribution des aliments.

1. Relation entre le propriétaire et l’animal

Les activités relationnelles, ritualisées, qui lient le chien ou le chat et son propriétaire sont des apprentissages. Elles s’installent rapidement et sont souvent initiées par l’animal lui-même. Souvent le maître achève ces moments privilégiés par un cadeau alimentaire, qui devient une véritable récompense incitant l’animal à renouveler ce rituel.

Les propriétaires considèrent souvent l'alimentation de leur animal de compagnie comme une relation privilégiée avec partage d’affection et de nourriture. Leur fournir des aliments appétissants, des friandises et les bouchées spéciales peut symboliser l'amour du propriétaire pour son chien ou son chat. C’est pourquoi beaucoup de propriétaires de chiens et de chats en surpoids interprètent chaque besoin ou interaction de leur animal comme une demande de nourriture.

Pour le chat, la meilleure façon d’attirer l’attention de son maître est de se comporter comme s’il demandait de l’aliment autour de la gamelle. Il est donc normal que ce soit à cet endroit que le chat a le plus de chance d’entreprendre une demande de relation avec son maître. Comme la gamelle contient souvent déjà des croquettes, le propriétaire répond à cette demande en distribuant de nouvelles croquettes ou un aliment différent. Le chat mange parce qu’un aliment appétant lui est proposé et pas parce qu’il a faim. Une fois en place, ces rituels peuvent déréguler la prise alimentaire : celle-ci n’est plus sous le contrôle des sensations de faim ou de satiété mais automatisée par le rituel.

Ces rituels instaurés par l’animal pour avoir une relation privilégiée avec son propriétaire débouchent sur une surconsommation alimentaire avec obésité, et ils n’apportent pas l’apaisement souhaité.

2. Erreurs éthologiques dans la distribution des aliments

En théorie, chez le chat, si l’aliment est laissé en libre-service et qu’il n’y a pas d’adjonction ou de repas spéciaux, l’animal mange à peu près à heures fixes et entre dix et quinze repas par jour. La quantité ingérée est proche des besoins de l’animal.

Si les croquettes sont distribuées en petites quantités, l’animal termine sa gamelle, indépendamment de toute satiété. Finir la gamelle devient l’objectif indépendant de la sensation de réplétion qui est sans doute plus tardive. Il apparaît alors que les quantités consommées peuvent devenir beaucoup plus importantes que dans la distribution libre-service.

Chez le chien, la compétition à la gamelle entraîne une surconsommation alimentaire et une source d’anxiété. L’animal consomme alors en excès l’aliment pour être le premier et il peut également agresser l’humain, le chien ou le chat à proximité.

3. Activité de substitution lors d’anxiété

Les activités de substitution sont des activités motrices volontaires déclenchées dans un contexte conflictuel qui interdit l’exécution de réponses adaptatives ; elles n’ont aucune relation fonctionnelle avec le stimulus déclencheur mais procurent l’apaisement de la tension émotionnelle engendrée par la situation. Ces activités peuvent être autocentrées, comme le léchage compulsif d’une partie du corps, et l’activité de substitution peut aussi être alimentaire.

Ici, le comportement d’ingestion est détourné pour l’apaisement qu’il procure et notamment la sensation de bien-être qui accompagne la satiété. En effet, l’animal qui ressent une forte émotion sans savoir comment résoudre son problème va chercher un moyen détourné pour s’apaiser. La prise alimentaire est un moyen répandu pour diminuer les tensions émotionnelles engendrées par un état anxieux. L’ingestion est alors déclenchée pour apaiser l’état de malaise et non par la sensation de faim, entraînant une surconsommation à l’origine d’une prise de poids. Les quantités de nourriture ingérées deviennent considérables et toutes tentatives de “régime” risquent de faire évoluer l’anxiété permanente en dépression.

Les entités nosographiques sont nombreuses et pas toujours faciles à identifier, notamment chez le chat :

  • Evolution d’un état phobique dans le syndrome de privation : le chien ou le chat présentent de nombreuses peurs, ils évitent beaucoup les contacts physiques, la prise de nourriture est le seul moment où l’animal semble apaisé.
  • Autonomopathies : l’animal est en détresse en absence d’une personne précise ou lorsqu’il est seul, des aboiements, des destructions ou de la malpropreté peuvent être associés
  • Biotopathies : l’aménagement du lieu de vie du chat n’est pas conforme aux besoins de l’espèce féline, manque d’activité, distribution alimentaire inadaptée. L’obésité peut s’accompagner du léchage du ventre avec dépilation importante.
  • Schézipathies : la relation avec le propriétaire n’est pas apaisante, les règles de vie ne sont pas stables ou pas comprises par l’animal. L’obésité peut s’accompagner d’agressivité autour de la nourriture.

II. Repérer et traiter un trouble du comportement associé à de l’obésité

Le recueil sémiologique doit permettre d’identifier l’origine du trouble, soit dès le jeune âge, soit plus tard au cours de la vie de l’animal.

La qualité des interactions et de la communication entre le chat ou le chien et les divers membres de la famille doit être évaluée.

Les émotions des différents protagonistes doivent être identifiées : celles de l’animal pour définir son état pathologique (notamment anxieux), mais aussi celles des propriétaires pour préciser les ressources du système (prise de conscience de la maladie).

1. Recadrage éthologique

Les marques d’attention doivent être dissociées de la distribution alimentaire chez le chat et le chien ; la distribution alimentaire doit être contrôlée en quantité, avec une gamelle pour chaque chien.

2. Modifier les rituels apaisants autour de la nourriture

Les rituels sont utiles dans la relation entre le propriétaire et son animal, vouloir les supprimer serait contre-productif car les deux protagonistes en ont besoin, et l’arrêt est rarement (voire jamais) complet. Le comportement de demande alimentaire est renforcé par la réception de nourriture par intermittence, ce qui fait que l'animal espère que cela se reproduira. Par conséquent, lorsqu'ils cessent de nourrir l'animal à table ou sur demande, le comportement de mendicité risque de se poursuivre et peut même augmenter, et il ne peut disparaitre avec le temps que si aucun aliment n'est donné.

Si le partage des aliments est un élément important du lien avec le chien ou le chat, il est possible de l’aménager.

Pour le chat : distribution d’une petite cuillère d’aliment humide, plusieurs fois par jour à heures fixes, en appelant le chat auparavant. Une petite caresse peut être associée à la fin de l’ingestion. Le reste de la ration alimentaire journalière est constitué par les croquettes adaptées, en quantité contrôlée, réparties en plusieurs endroits du lieu d’habitation.

Pour le chien : mettre en place des exercices sous forme de jeux, pour que la modification soit efficace sans être traumatisante pour eux. Par exemple, lors des repas des propriétaires, tracer une ligne sur le sol à deux mètres de la table, que le chien ne doit pas franchir. Déposer des morceaux de nourriture dans une assiette à côté de celle du propriétaire. A la fin du repas, celui-ci apporte l’assiette à son chien. Le propriétaire peut toujours partager sa nourriture avec son chien, qui ne quémande plus, et les apports de nourriture sont contrôlés.

3. Créer d’autres rituels

Autour du jeu, d’apprentissages ludiques

4. Restaurer un signal d’arrêt de la prise alimentaire par la prescription d’un psychotrope antiproductif :

fluoxétine (2 à 4 mg/kg chez le chien, 1 à 2 mg/kg chez le chat) ou clomipramine (2-4 mg/kg 2pq chien, 0,25-1mg/kg 1pq chat)

5. Traitement anxiolytique :

Zylkène® (15mg/kg minimum), Selgian® (0.5mg/kg chien, 1mg/kg chat, médicament de choix pour les troubles du vieillissement), fluoxétine, clomipramine

III. Empathie et alliance

La plupart des propriétaires n’ont pas conscience que leur animal est obèse, souvent ils minimisent le problème. Le vétérinaire peut les faire réagir à condition de faire preuve d’empathie, c’est-à-dire de comprendre les sentiments du maître, sans pour autant les partager.

Faire émerger la motivation chez le propriétaire dépend du stade dans lequel il se trouve par rapport à l’obésité de son animal : la précontemplation (il ne se rend pas compte de l’obésité), la contemplation (il voit le problème, mais il ne s’inquiète pas), la préparation à l’action (il réalise qu’il peut agir efficacement), l’action et le maintien. La préparation à l’action est facilitée par l’explication des causes, la mise en évidence d’un trouble comportemental associé et l’existence de thérapies comportementales.

L’alliance doit être conclue dès la première consultation. Cela nécessite qu’il y ait un accord entre le vétérinaire et le propriétaire, sur la relation (le vétérinaire est un soignant, il ne juge pas), sur les objectifs à atteindre (améliorer la santé de l’animal) et sur les tâches (le maître suit les prescriptions du vétérinaire, et l’animal réagira en conséquence).

Bibliographie

  • Beata C., Muller G., Arpaillange-Vivier C., Graff E., Lachapèle D., Marion M., Marlois N., Massal N. et Mège C. Pathologie comportementale du chat. 1996. Editions Afvac
  • Clavel M et Laffitte B. Affamé ou glouton ? Congrès national AFVAC 2017
  • German AJ. Overweight dogs are more likely to display undesirable behaviours : results of a large online survey of dog owners in the UK. Journal of Nutritional Science (2017), vol. 6, e14, page 1 of 6
Pas de conflit d'intérêt déclaré.