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Particularités des médicaments destinés aux abeilles

Jacques BIETRIX
Clinique vétérinaire de l'Arche
Valence France

La pharmacopée vétérinaire en apiculture a considérablement évolué ces dernières années et compte aujourd'hui 13 spécialités toutes utilisées dans l'indication de traitement contre Varroa destructor, un acarien parasite et pathogène majeur de l’abeille, premier facteur de mortalité hivernale pour les colonies. Cette variété de molécules et de galéniques implique une diversité dans le mode d'action et surtout dans la diffusion du médicament dans la ruche. Ces caractéristiques doivent être maitrisées afin de garantir une bonne efficacité du protocole de traitement et une bonne sécurité d'utilisation des médicaments.

I. Particularités du cycle biologique de Varroa destructor

Varroa destructor est un acarien parasite externe de l’abeille qui se nourrit par ponction d’hémolymphe à la fois sur les larves, les nymphes et les abeilles adultes. Son pouvoir pathogène est lié à la spoliation qu’il engendre sur les individus parasités et à la transmission d’autres agents pathogènes dont il joue le rôle de vecteur (virus notamment).

Il n’existe toujours pas d’équilibre entre le parasite et son hôte. Ainsi, à chaque saison, le varroa se développe dans la colonie de manière exponentielle, occasionnant son affaiblissement puis sa mortalité en 2 à 3 saisons si aucune méthode de gestion de l’infestation n’est mise en place.

Varroa est particulièrement bien adapté au cycle de l’abeille mellifère dont il parasite tous les stades de développement (larve, nymphe et adulte). La vie du parasite dans la colonie suit ainsi deux phases :

  • Une phase phorétique : les varroas adultes vivent alors sur les abeilles adultes qui peuvent alors disperser le parasite
  • Une phase reproductive : dans laquelle se déroulent la fécondation des varroas femelles, la ponte et le développement des nymphes du parasite, se nourrissant sur la larve puis la nymphe de l’abeille dans le couvain operculé

Ainsi, une grande partie de la vie de varroa se déroule bien à l’abri dans les alvéoles operculées, ce qui complique la gestion médicale du parasite dans la mesure où la diffusion des substances actives à l’intérieur de ces alvéoles est généralement très faible.

II. Particularités des traitements acaricides chez l’abeille

Les traitements contre Varroa destructor contiennent des molécules acaricides qui sont réparties en 2 catégories :

  • les acaricides de synthèse (amitraz, tau fluvalinate, fluméthrine) dont l'octroi d'AMM implique une efficacité démontrée de plus de 95%,
  • les molécules acaricides d'origine naturelle (thymol, huiles essentielles, acides formique, acide oxalique) qui sont utilisables en apiculture biologique, et dont l'efficacité doit être en théorie d'au moins 90%.

L’efficacité est évaluée en mesurant la mortalité des varroas (par récolte sous plancher grillagé) lors de la mise en place du traitement testé, et après un traitement de contrôle avec une molécule différente de la molécule testée ayant une efficacité documentée de plus de 95%. L’efficacité du médicament est évaluée avec la formule suivante :

Efficacité = % de réduction des Varroa = Nb. de Varroa tués par le traitement dans chaque colonie testée x 100 / (Nb. de Varroa tués par le traitement dans chaque colonie testée + Nb. de Varroa tués dans chaque colonie testée après le traitement de controle)

Toutes ces molécules acaricides ont également un effet insecticide potentiel. C’est la légère différence de sensibilité entre l’insecte Apis mellifera et l’acarien Varroa destructor qui permet que la mise en place d’un traitement ne soit pas létale pour la colonie d’abeilles. La marge de sécurité thérapeutique est donc bien moindre que chez les vertébrés. Les différentes galéniques sur le marché permettent de contrôler la libération des substances actives afin de maintenir une innocuité satisfaisante pour l’abeille sous réserve que les conditions d’utilisations mentionnées dans les RCP soient respectées.

Du point de vue de l’action thérapeutique, on distingue les médicaments d'action lente qui devront être laissés en place plusieurs semaines et les traitements dits "flash" qui permettent une action beaucoup plus rapide mais qui présentent généralement une innocuité ou une facilité d'utilisation moindres. Il faut souligner que la grande majorité des médicaments ne sont pas actifs à l'intérieur des alvéoles operculées. La présence de couvain fermé est donc susceptible d'influer fortement sur leur efficacité. De plus, la plupart de ces médicaments étant à l'origine de résidus dans les produits de la ruche, leur utilisation est souvent impossible en période de miellée.

III. Particularités des formes galéniques disponibles

Les médicaments contenant des acaricides de synthèse (Apivar®, Apitraz®, Bayvarol®, Apistan®, Polyvar yellow®) se présentent sous forme de lanières ou de bandes qui seront disposées dans ou à l'entrée de la ruche durant plusieurs semaines. Ces traitements présentent généralement une efficacité de plus de 95% mais ils n'agissent que par contact avec les varroas en phase phorétiques (pas d'action dans le couvain) ce qui va nécessiter un temps de traitement suffisamment long. Ces traitements sont généralement utilisés en fin de saison après la dernière récolte.

Le thymol est commercialisé sous forme de gel (Apiguard®) ou de tablette (Thymovar®, Apilife Var®) à disposer dans la ruche. La molécule agit par évaporation ce qui va permettre une action plus rapide même si l'efficacité documentée sur le terrain est plus variable (de l’ordre de 70 à 99%). L'action et l'innocuité de ces présentations est surtout très dépendante de la température lors de l'utilisation qui doit assurer une évaporation suffisante mais non excessive de la molécule. La molécule n'a pas d'action dans le couvain operculé. Elle a un caractère lipophile et s'accumule très facilement dans les cires.

Le MAQS® contient de l'acide formique qui agit également par évaporation dans cette galénique. Il permet un traitement rapide (7 jours) mais là encore la température lors de l'utilisation influe fortement sur l'efficacité et l'innocuité du médicament. Une action varroacide a été démontrée à l'intérieur des alvéoles operculées ce qui autorise la réalisation du traitement en présence de couvain.

L'acide oxalique est utilisé en traitement flash et montre une grande efficacité (supérieure à 95%) sur les varroas phorétiques. Elle est cependant fortement réduite en présence de couvain operculé. Les galéniques commercialisées sous forme de poudre (ApiBioxal®) ou de solution (Oxybee®) permettent une application par égouttement ainsi que par sublimation pour ApiBioxal®. Sa toxicité pour les abeilles limite cependant le nombre d'applications possibles durant l'année. Une administration hivernale en complément du traitement de fin de saison est classiquement utilisée en raison de l’absence de couvain à cette période.

Enfin, une spécialité récente contenant un mélange d'acide formique et d'acide oxalique : Varromed®, se présente sous forme de solution et permet des applications régulières durant la saison. Sa bonne utilisation implique cependant une technicité particulière de l’apiculteur avec un suivi rapproché des ruches et du taux d'infestation parasitaire.

IV. Particularités réglementaires des médicaments destinés aux abeilles

L'abeille est une espèce productrice de denrée ce qui implique que toute molécule utilisée dans la ruche à des fins thérapeutiques doit avoir été évaluée sur le plan des résidus dans le miel. Les considérations pharmacocinétiques habituelles n’étant pas applicables en apiculture (pas de métabolisation des produits dans la ruche), la notion de temps d’attente (TA) est inopérante. Le TA des médicaments apicoles est donc de 0j, mais les conditions d’utilisation des médicaments telles qu'elles sont décrites dans les RCP doivent absolument être respectées pour garantir l’absence de résidus dans le miel.

La prescription et la délivrance de médicaments hors AMM pour traiter des abeilles ne peuvent réglementairement se faire que dans le cadre de la cascade. Elles sont donc interdites dès lors qu’un médicament avec une AMM pour la même indication est disponible. La prescription et/ou la délivrance de Taktic® ou d’Ectodex® par exemple, dont la molécule de base est l’amitraz et qui n’a pas d’AMM pour une utilisation chez l’abeille, est interdite pour lutter contre Varroa en apiculture (y compris dans le cadre d’un diagnostic d’infestation ou d’un contrôle d’efficacité post-traitement). Il en est de même pour la prescription d’acide oxalique, même de qualité officinale et même avec le respect des règles de la préparation extemporanée.

Dans tous les cas de prescription hors AMM dans le cadre de la cascade, le prescripteur qui engage de ce fait sa responsabilité professionnelle personnelle (y compris en ce qui concerne l’administration du médicament) devra :

  • étayer sa prescription sur des références scientifiques et techniques contrôlables : autorisation de mise sur le marché dans un autre pays, essais cliniques publiés dans une revue scientifique, spécialité dont l'utilisation est consacrée par l'usage,
  • vérifier l'inscription de la substance au tableau 1 des LMR pour la denrée considérée, c'est-à-dire le miel. L’utilisation des antibiotiques, et notamment des tétracyclines, est interdite en apiculture compte tenu de l’absence de LMR établie dans le miel,
  • évaluer les délais d'attente avec une grande marge de sécurité, en rappelant qu’il n’existe pas de TA forfaitaire minimal réglementaire pour le miel.

Comme pour l’ensemble des médicaments vétérinaires non dérogataires, la délivrance des médicaments apicoles ne peut être réalisée que par des ayant-droits de la pharmacie vétérinaire (vétérinaire, pharmacien, groupement d’apiculteurs disposant d’un PSE). Seules les spécialités à base d’amitraz (Apitraz®, Apivar®) et l’ApiBioxal® nécessitaient une prescription vétérinaire, jusqu’à une récente exonération qui permet aujourd’hui leur délivrance sans ordonnance préalable.

Il faut cependant rappeler que, si le pharmacien peut tenir officine ouverte pour la délivrance des médicaments exonérés, la délivrance par le vétérinaire n’est autorisée que pour ses propres clients (à destination des animaux dont les soins lui sont régulièrement confiés ou si suivi sanitaire). Le suivi sanitaire permanent n’étant pas applicable en apiculture, la délivrance (et la prescription, le cas échéant) d’un médicament vétérinaire en apiculture doit faire suite à un diagnostic vétérinaire et donc à une visite des ruches destinataires, ou, a minima, à un examen clinique ou nécropsique d’abeilles.

Pas de conflit d'intérêt déclaré.